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Comment créer une entreprise de 25 milliards de chiffre d'affaires Version imprimable Suggérer par mail

Conférence du 1er mars 2001 à 18 h 30 à l’Ecole des Mines de Paris
avec André Merlin, Directeur de RTE (Réseau de Transport d’Electricité)

En introduction, Jean-Paul Schaer présente André Merlin, Directeur de RTE depuis mai 2000 :
ingénieur de l’X et de Supélec, il est entré chez EDF en 1968 pour se consacrer déjà au développement d’outils pour l’exploitation et la planification des réseaux électriques,
chez EDF, il exerce diverses responsabilités en région et dans les Directions Centrales, jusqu’à celle de Directeur de la Production Hydraulique et Thermique Classique, du Transport d’Energie et des Télécommunications, de l’Exploitation du Système Electrique et du marché de la Grande Industrie,
il préside divers comités et associations, dont l’Association Européenne des Gestionnaires de Transport d’Electricité depuis sa création en 1999.
Jean-Paul Schaer souligne le caractère exceptionnel d’une conférence où un dirigeant de grande entreprise accepte de démonter les mécanismes du changement entrepris et d’expliciter la contribution de consultants extérieurs à son projet.

André Merlin explicite les enjeux et la démarche du projet.

RTE, entreprise de service public au sein d’EDF, est une pierre importante dans la construction du marché de l’électricité en France comme en Europe
L’existence du marché repose sur la possibilité, pour les fournisseurs concurrents, d’approvisionner simplement et sans subir de discrimination, tous les clients « éligibles », c’est-à-dire susceptibles de choisir, conformément aux règles légales, leur fournisseur.
Or le réseau de transport constitue un passage obligé : l’activité de gestion du transport est donc un monopole naturel. Aussi, la Directive européenne puis la loi française ont défini avec attention les contraintes auxquelles est soumis le gestionnaire de réseau public. Pourtant, on verra que tous les gestionnaires européens n’ont pas adopté la même démarche ni abouti aux mêmes résultats qu’en France.

RTE s’est constitué très rapidement
La presse a largement évoqué le retard de la France dans l’application de la Directive européenne de 1996. Pourtant, à partir de son entrée en vigueur le 19 février 1999, avant sa transposition en droit français, elle a été appliquée : le 1er mars 1999, EDF a nommé un Directeur chargé de mettre en œuvre les dispositions transitoires d’accès au réseau pour les clients consommant plus de 100 GWh/an (les contrats avaient été préparés en 1998), un barème d’accès a été publié sur Internet, la séparation des activités de transport par rapport aux autres activités d’EDF a été engagée, au plan de l’organisation et au plan des comptes.
L’an 2000 a vu la mise en place de la CRE (Commission de Régulation de l’Electricité) le 30 avril, la nomination du Directeur de RTE par le Ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie le 6 mai, et la création officielle de RTE le 1er juillet. Celle-ci a conduit à rattacher environ 8000 personnes, chargées de l’exploitation, de la maintenance et du développement du réseau à la nouvelle organisation, et à recruter un nombre important de personnes pour assurer les missions commerciales, comptables, financières et juridiques propres à RTE. Il est peu de dire que cette rupture a constitué, pour le personnel EDF qui n’en avait pas eu vraiment conscience, un choc culturel profond ; la mise en place du logo RTE a frappé les esprits, même s’il ne s’agit que d’un symbole et que sa ressemblance avec celui avec le logo d’EDF sont évidentes.

RTE a aujourd’hui un CA d’environ 25 Mds de francs, un actif de 80 Mds et investit chaque année près de 5 Mds.
Mais surtout, RTE a voulu démontrer très vite son indépendance par rapport à EDF et sa capacité à contribuer au développement du marché de l’électricité : comme EDF domine le marché national plus que d’autres électriciens européens le leur, un échec aurait remis en cause l’organisation française du marché électrique elle-même. La mise en place de la nouvelle organisation s’est accompagnée de trois initiatives majeures pour les acteurs du marché :
à travers le contrat de « responsable d’équilibre », la possibilité a été donnée aux producteurs de « foisonner » leurs fournitures, c’est-à-dire de compenser les variations de consommation entre clients sans être pénalisés (comme le fait EDF sur l’ensemble du territoire),
l’achat d’électricité par RTE, pour compenser les pertes liées au transport, a fait l’objet d’enchères ouvertes à la concurrence le 1er janvier 2001 (avec 11 TWh/an, RTE est le 2ème consommateur d’électricité français après EURODIF),
la mise aux enchères des capacités d’échange d’électricité avec les réseaux des pays voisins importateurs de courant (Grande-Bretagne, Italie, Espagne) a également été engagée.

En 2001, RTE doit consolider ses atouts
Le fonctionnement efficace du marché de l’électricité suppose encore de créer un marché des ajustements (les échanges de capacités de production nécessaires pour équilibrer le réseau de transport), et une Bourse Française de l’Electricité (avec Euronext).
RTE doit aussi rénover son système de management, traditionnellement tourné vers ses besoins propres, pour donner véritablement la priorité aux clients et aboutir à terme à la certification ISO 9000 : cela passe par une gestion plus stricte des projets, une responsabilisation accrue du personnel, une gestion efficace des nouvelles compétences.
Entièrement responsable de son patrimoine, RTE doit mettre en œuvre une nouvelle politique de maintenance et de réhabilitation (les tempêtes de fin février 2001 comme celles de fin décembre 1999 démontrent l’importance des enjeux).
RTE doit disposer d’un système d’information autonome pour garantir son indépendance par rapport à EDF, et utiliser au mieux Internet pour permettre aux clients d’accéder aux informations en toute transparence.
Fin 2001, l’entreprise doit pouvoir présenter des comptes et un dispositif économique clairs au public, aux clients et aux autorités.

Les consultants contribuent significativement à ces changements
Pour mettre en œuvre aussi rapidement un dispositif complexe avec des moyens propres définis par ses missions pérennes, RTE recourt nécessairement à des consultants spécialisés pendant des périodes limitées (on ne parle pas ici des activités normalement et durablement sous-traitées).
L’appel à des consultants porte, comme cela est usuel, sur la conception, le développement et la mise en œuvre des systèmes d’information et de comptabilité.
Moins traditionnelle, mais essentielle à la réussite de RTE pour s’affirmer comme un acteur efficace du marché, est l’utilisation de consultants expérimentés en matière de relations avec la clientèle, de création de marchés (ajustements, bourse), de comparaison entre systèmes étrangers de gestion du transport public de l’énergie.

André Merlin souligne en conclusion l’enthousiasme de tous les acteurs, internes et externes, qui contribuent à la réussite de ce projet.

S’ensuivent une série de questions et de réponses dont on résume ici l’essentiel.

Quels sont vos objectifs de rentabilité ?
A première vue, nos tarifs seront fixés par décret, avant l’été 2001, de manière à équilibrer nos coûts ; en réalité, nous devrons disposer d’une marge pour faire face aux aléas, et nous nous attacherons à réduire nos coûts ; nous aurons donc un bilan d’ouverture, puis nous dégagerons sans doute des bénéfices ; comme toute entreprise, nous aurons alors à les répartir entre l’actionnaire, le personnel et les clients.

Envisagez-vous d’utiliser vos résultats pour investir dans le transport à l’étranger ?
Cette perspective est tout à fait plausible, même si ce n’est pas notre priorité ; d’ailleurs, la question s’est posée avec l’acquisition de EnBW par EDF.

Prévoyez-vous d’utiliser le réseau pour transporter des informations ?
Je regrette de ne pas avoir pu équiper le réseau de fibres optiques pour être acteur sur le marché des télécommunications depuis la fin du monopole de France Télécom, mais il reste encore quelques occasions de le faire et j’espère les saisir.

L’allocation des capacités d’exportation par le jeu des enchères oblige-t-elle le client à utiliser la capacité acquise ? sinon, qu’en ferez-vous ?
Le processus engagé en accord avec National Grid (le gestionnaire du réseau britannique) nous a conduit à allouer 50% des 2000 MW de capacité disponible pour 3 ans (650 MW) ou pour un an (350 MW) ; les 1000 MW restant seront alloués de la veille pour le lendemain ; l’acquéreur d’une capacité peut donc la revendre « au détail », mais il est vrai qu’une capacité peut rester inutilisée ; aussi nous envisageons de développer le système scandinave, où la vente de capacités se combine avec la bourse d’énergie.

Que pensez-vous du système de transport allemand qui n’est pas régulé ? EnBW, qui affiche des tarifs doubles de ceux de RTE n’est-t-il pas compétitif ?
L’Allemagne a totalement ouvert son marché à la concurrence, mais ce n’est qu’une apparence : aucun client ne s’est approvisionné pour l’instant à l’étranger ! Le système d’accès négocié au réseau de transport permet d’afficher des tarifs bien supérieurs à la réalité et de décourager les candidats à l’achat d’énergie étrangère.
D’ailleurs, en Allemagne les transporteurs sont des filiales de producteurs, et la Commission européenne a mis le système allemand sous observation en même temps qu’elle suspendait la procédure d’infraction engagée contre la France.

Puis-je aujourd’hui acheminer de l’électricité de Norvège en France ?
Le système européen est actuellement archaïque : chaque pays fait payer l’octroi à l’énergie qui transite par son territoire, sans justification ni technique ni économique (les électrons ne voyagent pas) ; et le coût de l’électricité norvégienne en France serait prohibitif.
L’ETSO (Association of European Transmission System Operators) travaille à l’harmonisation des conditions d’accès aux réseaux, qui doivent être différentes des modalités, déjà très disparates, de transposition de la Directive européenne dans chaque état membre : un projet sera soumis en mars à Stockholm pour organiser un système de compensation entre gestionnaires, de manière à rémunérer les pays selon leur contribution effective.

La séparation entre RTE et EDF interdit-elle les transferts de personnel ?
Le statut est commun aux deux organisations, ainsi que la politique sociale : les mouvements sont donc possibles, sous réserve de quelques incompatibilités temporaires (qui seront précisées par décret) pour les responsables techniques ou commerciaux qui détiennent des informations confidentielles.

Comment RTE a-t-il entrepris de mobiliser 8000 agents répartis entre diverses unités pour relever le défi du changement ?
Notre projet d’entreprise repose sur deux ambitions :
la 1ère est bien comprise, elle vise les gains de compétitivité, par des investissements plus judicieux et par l’allongement de la durée de vie des installations ;
la 2ème est liée au changement culturel entrepris, elle consiste à promouvoir le développement des échanges d’électricité sur le réseau, donc à développer notre chiffre d’affaires.

Parmi les consultants auxquels vous faites appel, quelle est la place des indépendants par rapport aux grands cabinets ?
Les grandes sociétés de services sont mieux placées pour réaliser d’importants chantiers dans le domaine des systèmes d’information, comme cela a été le cas traditionnellement en matière d’informatique industrielle ; les indépendants sont mieux à même de nous aider pour élaborer les nouveaux contrats, pour construire nos relations avec la clientèle, c’est-à-dire dans les domaines nouveaux pour nous, auxquels notre personnel n’est pas préparé, où nous avons encore une image de fonctionnaires.

En facilitant le développement d’opérateurs concurrents, comme la CNR, n’infligez-vous pas un traitement injuste à EDF, concepteur et constructeur des usines hydroélectriques du Rhône ?
L’avenir d’EDF passe par son internationalisation ; l’Union européenne n’aurait pas permis à EDF d’acquérir des électriciens européens comme EnBW sans qu’EDF abandonne une part de sa position dominante ; l’indépendance de la CNR (avec un contrat mandatant le personnel d’EDF pour exploiter les installations) est l’une des contreparties convenues, au même titre que la mise aux enchères prochaine, par EDF, d’une capacité de production de 50 TWh/an au bénéfice de la concurrence.

L’avenir de RTE dépendra largement de la dette qui lui sera transférée par EDF ; comment s’est négociée la répartition du passif ?
La négociation a réuni EDF, RTE, le Ministère des Finances et la CRE : les résultats de l’arbitrage seront publiés fin mars et je ne peux pas en dire davantage aujourd’hui.

Les participants se sont retrouvés autour d’un pot amical et André Merlin a été assailli encore de nombreuses autres questions jusque tard dans la soirée.

 
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