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Responsabilités de l’entrepreneur, rôle du consultant
Conférence
X-Mines-Consult du 7 octobre 2004
Avec Philippe DARMAYAN, PDG de UGINE & ALZ (groupe Arcelor)
Jean-Paul Schaer souligne en introduction la singularité de l’orateur, de sa
démarche et de ses attentes à l’égard du consultant :
Diplômé d’HEC et Directeur d’usine à 32 ans dans la fabrication de combustible
nucléaire, Philippe Darmayan a mené toute sa carrière dans la grande industrie,
pour exercer depuis 2002 la direction générale des activités Inox issues
d’Arbed, Usinor et Cockerill-Sambre.
Rencontré à l’occasion du projet ARCADE (actions de réduction des coûts et
d’amélioration de l’efficacité), il surprit par son souci de laisser chaque
membre de son équipe prendre ses responsabilités, et par la valeur qu’il
attache à la contribution du consultant.
Passionné de voile, il fixe le cap de son entreprise et tient fermement la
barre pour affronter une mer houleuse, mais toujours avec le respect des autres
chevillé au corps.
Philippe Darmayan
Oui, on peut changer la culture de l’entreprise, mais c’est difficile
J’ai scrupule à l’expliquer à des
professionnels de la conduite du changement, mais je suis là pour ouvrir un
débat.
Ma contribution est plutôt un témoignage et une conviction, héritée d’une
chance.
Lorsque le président de Pechiney me confie, à moi, jeune HEC, la direction
d’une usine du nucléaire, je découvre une culture d’ingénieurs, forts de leur
technicité, étrangers au marché car fournisseurs d’un client unique, EDF. Mais
voici qu’EDF achète en Suède et en Allemagne, soumettant Romans-sur-Isère à la
concurrence. Canard parmi les cygnes, j’écoute, je cherche à comprendre et à
faire évoluer les esprits. Par chance, venu pour deux ans, j’y resterai dix, et
j’ai quitté l’entreprise, leader du combustible nucléaire, après sa mutation
culturelle, à laquelle je crois avoir contribué.
Aujourd’hui, dans l’usine de laminage d’inox de Gueugnon, pourtant forte de
traditions, on n’hésite plus à parler de flexibilité, d’annualisation du temps
de travail, et les accidents avec arrêt, qui atteignaient 500 par an pour 3000
personnes il y a 30 ans, sont ramenés à quelques accidents par an, un niveau
sans commune mesure.
Avons-nous changé la culture ? En tous cas, nous avons profondément
modifié les comportements, la
connaissance de l’environnement et de l’entreprise, le jugement sur ce qu’il
convient de faire ou d’éviter.
La question est plutôt : pourquoi changer et comment ?
Pourquoi changer ?
Une raison générale d’abord :
l’intensité concurrentielle se renforce, l’industriel dont le coût des facteurs
est défavorable doit progresser plus vite, sinon il est condamné.
U&A est dans ce cas : résultat de la fusion entre les activités inox
d’Arbed et d’Usinor, elles-mêmes issues d’Ugine, Peugeot et Cockerill-Sambre,
U&A se bat avec 5 sites de production contre Acerinox (Espagne) et
Outokumpu (Finlande) qui exploitent chacun un site intégré moderne. Et
l’actionnaire est prêt à jeter l’éponge s’il le faut.
Mais ces raisons externes sont aggravées par des motivations internes, liées à
la culture, ou plutôt aux cultures propres à chaque site : français,
flamand, wallon ; centralisatrice ici, décentralisée là.
La gestion dans la continuité ne permet pas de faire face aux défis, lancer des
projets de changement sans faire évoluer les cultures ne sert à rien.
Comment changer ?
La réponse ne se limite pas à des
outils, même si leur emploi est essentiel pour faire comprendre aux acteurs de
l’entreprise que le changement est bien engagé.
Dans ma carrière, j’ai utilisé de nombreux outils (les cercles de qualité, les
organisations autonomes, l’organisation en « business units », le
travail en mode projet,…) mais le point déterminant est l’adéquation des outils
au sens du changement, que je traduis par une vision et des valeurs.
La vision n’est pas un discours
vague sur l’avenir de l’entreprise : c’est une analyse rationnelle des
forces en présence, un objectif de rentabilité et un calendrier, des moyens
pour y parvenir.
U&A, imprégnée de la noblesse de l’inox (« il est indécent de parler
de prix »), doit comprendre qu’elle produit des commodités, dont le succès
auprès des clients dépend du coût de production et de la qualité de service
garantie, car la technicité n’est que la cerise sur le gâteau. Et il faut bien
dire qu’aujourd’hui, nous ne sommes pas « cost leaders ».
Les valeurs ne sont pas une liste rituelle de bonnes
intentions consignées dans une charte, ce sont des engagements dont le respect
se vérifie par les actes quotidiens, formulés par les acteurs eux-mêmes et non
imposés d’en haut. A U&A, nous en avons défini 5, de façon participative,
dont :
la responsabilité au plus près du terrain :
chacun peut progresser dans son métier s’il a des marges de manœuvre, s’il participe
aux décisions qui le concernent, si sa contribution est reconnue,
la force du travail en groupe et de l’esprit d’équipe : en créant
ensemble, on est efficace et on éprouve du plaisir,
l’appropriation par la participation : 6000 individus placés les uns
au-dessus des autres dans une pyramide ne peuvent pas se parler ni se
comprendre ; il faut que chaque personne rédige sa propre fiche opératoire
dans une organisation à taille humaine.
L’expérience de U&A s’est faite en 3 phases :
- la fusion et la restructuration d’abord, pour mettre un interlocuteur unique
face à chaque client, fermer deux sites non compétitifs (sans grève) et
construire un site nouveau,
- la construction d’un mode de vie commun (U&A Way), à partir d’entretiens et
de travaux en groupe pour aboutir à une organisation décentralisée,
- l’amélioration du service au client.
Elle montre qu’il faut du temps pour apprendre à ne pas reproduire ce que l’on
a connu, à construire la confiance, sans faire l’impasse sur les résultats à
court terme : le dirigeant doit avant tout garder la maîtrise du
changement.
Et le consultant dans tout cela ?
Il est une chance pour le manager : théoricien ou gourou, catalyseur
ou vulgarisateur, analyste ou coach, il constitue une ressource inestimable et
inépuisable pour accélérer le changement.
Mais il en est aussi le tourment car, utilisé sans discernement, il risque
de faire perdre au manager sa crédibilité. On a entendu à U&A les reproches
suivants :
« Mais que fait donc le management ? Il ne nous fait pas confiance ! »
« Comment être entrepreneur quand on est jugé irresponsable au point de
faire appel à des consultants ? »
« Ils piquent nos chiffres et nos idées, et en plus, ils se font payer
pour ça ! »
« Les patrons les ont écouté dire ce que je répète depuis 5 ans… »
« Il suffit de voir de qu’il reste de l’intervention du cabinet Z il y a 4
ans ! »
ARCADE ou le consultant… autrement
L’objectif : réduire de 30% les frais de structure sans dégrader les
performances et sans traumatisme social (des plans sociaux assortis de
mutations et de départs en retraite).
La démarche : réunir 15 consultants internes (parmi les meilleurs cadres
issus de chaque site) et 4 consultants externes chevronnés au sein d’une équipe
de choc.
L’outil : un portail Internet spécialement conçu pour permettre à chaque
acteur du terrain de formuler ses propositions, à chaque responsable hiérarchique de les valider, au chef de projet
de consolider le tout pour respecter l’objectif.
Le calendrier : un mois pour former l’équipe et les acteurs, deux mois
pour construire le projet de réduction des coûts, deux ans pour le mettre à
exécution.
Le résultat : un objectif tenu, la prise en
charge du projet par les acteurs, une vraie rupture, une appréciation élogieuse
des consultants.
Conclusion :
Aidez-nous, soyez attentifs à nos besoins, vous êtes les éléments clés de
notre transformation…
Mais soyez présents au bon moment, sachez vous retirer à temps, respectez notre
rythme !
Et clarifiez votre positionnement stratégique, évitez les démarches commerciales
agressives pour que nous puissions vous consulter à bon escient.
Le débat
Dans l’organisation matricielle par « business units », que
reste-t-il des responsabilités du directeur d’usine ?
PhD : il faut éviter au maximum le matriciel ;
U&A a la chance de s’adresser à 3 marchés distincts (articles ménagers,
citernes, pots d’échappement pour simplifier), dont les clients sont différents
et dont les produits sont fabriqués par 3 types d’outils : les 3 usines
servent chacune leur marché et hébergent leurs équipes commerciales
propres ; seule la production de « coils » (semi-produits
laminés inox) est assurée par un centre de coûts amont commun aux 3 BU.
Mais, même pour des fonctions traditionnellement centralisées chez Usinor – les
achats du groupe par exemple -, U&A confie à chaque directeur de BU la
responsabilité complète de ses coûts, charge à lui de tirer le meilleur parti
de la plate-forme achats.
Entre peur et ambition, entre confiance et
méfiance, comment fixer la bonne position du curseur ?
PhD : le stress comme la reconnaissance sont facteurs de
progrès. Un manager doit pratiquer la douche écossaise. L’important est de
rabâcher les explications rationnelles (par exemple pour expliquer la fermeture
d’usines) et de féliciter ceux qui ont bien agi (ce qui est très difficile dans
la culture française, mais finalement accepté quand on pratique le langage de
vérité).
Créer la confiance est une autre affaire : même après deux ans et demi de
vie commune franco-belge, des méfiances instinctives subsistent ; seuls
les progrès observables au quotidien permettent de les surmonter.
Comment faire face à l’hétérogénéité des systèmes
d’information entre entités d’origines diverses ?
PhD : Il faut clairement unifier. Construire un nouveau
système d’information, c’est comme investir dans un nouveau laminoir, il faut
le gérer comme un projet, avec un peu plus d’incertitude sur le coût et la
performance de l’équipement.
Ne faut-il pas au moins une génération pour changer
de culture, passer de la vision technique à la vision commerciale, accepter la
mentalité d’un autre pays ?
PhD : Il est plus facile de faire évoluer les
comportements culturels que de changer la culture. Changer la culture demande
du temps. Une des choses que notre génération a pu réussir est, à mon avis,
l’entrée du raisonnement économique dans l’entreprise. On peut parler économie
avec un ouvrier d’égal à égal, ce qui n’était pas le cas dans les années 50.
Quelles sont les clés de votre succès, avez-vous
des regrets de n’avoir pas agi autrement ?
PhD : je vous le dirai dans 5 ans, nous n’avons pas
encore gagné.
L’utilisation d’un portail Internet commun a-t-elle
facilité ou aggravé le choc des cultures ?
PhD : l’accès par tous – en temps réel - à des
informations sur l’avancement d’un même projet sur des sites différents est un
facteur important d’émulation.
L’innovation, la R&D, le management des
connaissances sont absents de votre discours, pourquoi ?
PhD : Le rôle d’un manager est de gérer le rythme du
changement. Paris ne s’est pas fait en un jour ! Il faut choisir ses
priorités. La mutation prioritaire d’U&A est celle du passage à l’action
avec une orientation client (coûts et service). Le reste sera traité : le
changement dans la manière de gérer la R&D, non comme un poste de dépenses
mais comme un investissement pour préparer l’avenir, progresse lentement, avec
la prise en charge des programmes de R&D par les directeurs de BU. Mais on
ne fait pas pour le moment de bouleversements dans ce domaine.
Qu’attendez-vous des consultants internes ou externes ?
Quel est le rôle de ces derniers dans l’équipe mixte ?
PhD : dans le cadre d’ARCADE, les consultants internes ne
sont pas des professionnels, ils contribuent à la crédibilité et à l’efficacité
du projet par leur connaissance de l’entreprise ; les consultants externes
ont apporté une formation de base aux premiers, leur expertise et surtout leur
connaissance de pratiques différentes de celles de U&A ; la symbiose
s’est réalisée facilement grâce à un programme de travail en commun très tendu.
Quelle est l’utilité du portail Internet ?
quelles sont ses limites ?
PhD : une entreprise multi-sites comme U&A y trouve le
moyen d’échanger instantanément des propositions de progrès ; le portail a
permis de réaliser très vite un benchmark des services de travaux neufs, de
production, de maintenance ou d’administration, et suscité des actions
immédiates et spectaculaires.
Comment choisissez-vous votre conseil ? Quel
est le rôle du service Achats ?
PhD : sauf exception, je
nomme en interne un responsable de projet et j’attends qu’il définisse son
mandat et les moyens dont il a besoin. S’il le demande, ou s’il patine, alors
nous rédigeons un cahier des charges et consultons quelques cabinets. Ceux que
je consulte sont ceux que j’estime capables de répondre à notre besoin et
d’apporter une valeur supplémentaire, comme ce fut le cas pour le projet
ARCADE.
Bravo pour la place que vous faites aux méthodes
participatives ! Mais comment faire entrer toute une usine dans un nouveau
moule ? Et que sont-devenus les consultants internes ?
PhD : dans la culture SOLLAC, le management intermédiaire
est traditionnellement associé aux changements ; ce n’était pas le cas en
Belgique flamande, mais la mise en place des synergies de la fusion a permis de
surmonter les réticences.
Dans le cadre d’ARCADE, la plupart des consultants internes ont retrouvé leur
poste (ils ne portent pas la responsabilité des restructurations, c’est la
Direction seule qui la porte), certains ont bénéficié de mutations, l’un d’eux
est maintenant chargé d’animer l’ensemble des projets.
Comment gérez-vous votre budget de conseil ?
PhD : j’ai un budget, mais j’attache plus d’importance à
la création de valeur apportée par le consultant. Ma priorité est de rétablir
la compétitivité de l’entreprise.
La sidérurgie ne cesse d’enchaîner les plans
sociaux, finira-ton par remplacer tous les cadres par des consultants ?
PhD : la France a toujours eu un train de retard, elle a
tardé à fermer les sites adossés aux gisements de fer et de charbon pour
construire des sites portuaires. A présent même Fos et Dunkerque sont déjà
économiquement dépassés par les sites brésiliens ! Il faut donc poursuivre
les plans d’économies : fermeture de site ou réduction de structure. La
réduction des moyens est compensée par de l’aide de l’extérieur (consultants
ou sous-traitants), mais personne n’attend des consultants qu’ils dirigent
Arcelor, ses filiales ou ses usines.
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