"Comment libérer son potentiel économique et humain ?"
Débat avec les auteurs de l'ouvrage publié sous
ce titre en octobre 2007
Jean-Paul Schaer introduit brièvement les orateurs, il
souligne combien le sujet abordé est rebattu au fil de conférences, d'ouvrages
et d'articles quotidiens, mais avertit les participants qu'ils risquent d'être
surpris.
En effet, dès les premiers mots, l'anticonformisme et le
talent de Jean-Marie et Philippe transforment la conférence en séance de
musculation intellectuelle dont on sortira deux heures plus tard épuisé et
ravi.
Chaque point est illustré par une expérience vécue :
CarnaudMetalbox, Glaverbel, Ingenico, Bull ,... pour Jean-Marie Descarpentries,
Cegos et tout une série de clients pour Philippe Korda.
Il est impossible de transmettre ici toute la richesse des
propos et des échanges.
Pour approfondir la réflexion, il faut évidemment lire avec
attention l'ouvrage publié par nos invités, ouvrage qu'ils prennent le temps de
dédicacer personnellement à chacun.
***
Les salariés se désengagent de l'entreprise, que faire ?
En France comme ailleurs, les enquêtes le montrent : la
motivation se dégrade alors que la pression des actionnaires s'accroît et que
la motivation constatée aujourd'hui détermine les résultats de l'an prochain.
L'entreprise écartelée n'est plus un lieu où le travail
possède un sens et favorise l'épanouissement des personnes.
Pour réconcilier l'entreprise, il faut avoir le courage de
remettre en cause les dogmes dominants et créer une dynamique de progrès
qui bénéficie à tous et permette de retrouver le bonheur au travail.
Les vertus du management par objectifs sont épuisées,
l'obsession du progrès doit irriguer toute l'entreprise
Elaborer des programmes pluriannuels, fixer des objectifs,
lier la rémunération aux écarts constatés, sont
autant de dispositifs pervers car ils freinent les initiatives et sous-estiment
les avancées potentielles alors même que l'instabilité de l'environnement et le
rythme des mutations rendent rapidement les prévisions obsolètes.
Au lieu de construire des plan de progrès traditionnels, qui
s'attachent surtout à corriger les faiblesses et, un peu, à exploiter les forces, il faut enchaîner des
actions massives et rapides sur quelques priorités pour mettre en évidence les
réalités qu'on ignore, transformer des faiblesses en forces, et intégrer les
forces à la culture de l'entreprise.
La démarche cartésienne (choisir A ou B) doit être
complétée par une vision prométhéenne (le meilleur de A et de B, avec C en
prime)
Le changement de paradigme, pourtant familier aux
scientifiques, donc en principe aux ingénieurs de haut niveau qui sont amenés à
diriger les entreprises, leur fait trop souvent défaut.
De nombreuses tentatives de diversification ont échoué car
elles postulaient que, pour compenser la faiblesse d'une activité mature, il
fallait juxtaposer une autre activité encore au stade émergent même si celle-ci
n'avait aucun rapport avec le métier historique.
Un contre-exemple éloquent est donné par Friedrich
Hayek : consultant appelé par les pouvoirs publics suisses pour liquider
l'industrie horlogère moribonde, il a proposé de reprendre les sociétés pour un
montant symbolique et il en a fait la Swatch, la montre « low
cost » transformée en accessoire d'habillement quotidien puis en objet de
mode et même en bijou de luxe.
Le pilotage stratégique change radicalement de registre
Il ne s'agit plus de programmer les investissements destinés
à augmenter les parts de marché et porter les marges opérationnelles à des
sommets en général illusoires, mais d'expliciter une vision complète de
l'entreprise à terme de 3 ou 5 ans.
Cette vision est caractérisée concrètement par le choix d'un ou plusieurs
métiers : pour quels clients ? dans quelles zones
géographiques ? avec quels partenaires à l'amont et à l'aval ? à
partir de quels avantages compétitifs, en termes d'excellence opérationnelle et
de culture ?
Mais cette vision doit préciser aussi le choix entre des
priorités sociales qui ne sauraient être retenues toutes à la fois : la
rémunération au sens large ( salaire fixe et variable, attribution
d'actions,...), le bien-être au travail (conditions de travail, autonomie et
reconnaissance, plaisir,...), le savoir et la compétence (formation individuelle
et collective), la citoyenneté (le développement durable et l'attention aux
autres).
Le pilotage opérationnel concerne les performances en termes de métier et la rentabilité, mais aussi et surtout les progrès
humains, qui déterminent les progrès économiques, et non l'inverse
Les tableaux de bord mesurent les progrès accomplis en
valeur relative, par rapport au passé, par comparaison entre les équipes de
l'entreprise, et avec les entreprises les plus performantes.
Ces outils de pilotage se transforment au fur et à mesure
que les priorités évoluent.
Tout repose sur le fait que ce sont les hommes et les femmes
qui « font la différence ».
Le pilotage des actifs immatériels prend le pas sur celui des actifs
matériels
Il est bien connu que la valeur comptable des actifs physiques
représente souvent moins de la moitié, et parfois beaucoup moins encore, de la
valeur d'une entreprise sur le marché, c'est à tort que les gestionnaires
s'attachent presque exclusivement à la mesure et à la prévision des valeurs
comptables.
A côté des composantes classiques comme les marques, les
brevets, le positionnement concurrentiel, la qualité de l'actionnariat,... il
faut souligner l'importance du capital humain et du potentiel de croissance lié
à ce capital. C'est dire que piloter l'actif immatériel, c'est piloter le
potentiel de progrès.
L'animation des hommes devient le levier ultime des succès durables de
l'entreprise
Trop souvent, les dirigeants rêvent de collaborateurs
conformes à un même moule, acquis à la réalisation des objectifs qu'ils fixent,
dûment mobilisés et organisés pour se battre comme une armée.
Alors que les succès collectifs se construisent à partir de
talents différents, par l'addition des compétences qui se développent dans des
directions variées. De bons gestionnaires (les bénédictins) sont aussi utiles
que des entrepreneurs audacieux (les cavaliers), les leaders de demain étant
ceux qui réunissent les deux qualités.
Il faut oser inverser l'ordre traditionnel des priorités
Valoriser l'homme au travail permet d'exercer un métier de
manière que le client soit satisfait, ce qui assure à l'entreprise sa
rentabilité et rémunère ses actionnaires, donc aussi les collaborateurs
associés au capital ou aux résultats.
***
Question : si une entreprise est bien gérée et que les principes que
vous recommandez sont respectés, comment empêcher que des fonds à vocation
purement financière en prennent le contrôle et rétablissent la logique du
profit à court terme ?
Réponse : il faut développer l'actionnariat salarié et
s'assurer que l'entreprise ne soit pas un conglomérat, sauf si ses composantes
ont des synergies très fortes.
Q : comment réconcilier le long terme et le court
terme, surtout quand la situation financière est très dégradée ?
R : si les actionnaires sont fidèles (personnel, actionnaires
familiaux, fonds attentifs au long terme, industriels partenaires,...), il est
possible de redresser une entreprise, même lorsque les pertes représentent 35%
du CA. Certains cas observables aujourd'hui montrent que les entreprises dotées
d'une forte culture résistent longtemps, même si elles sont gérées par une
direction calamiteuse.
Q : peut-on vraiment résister aux sirènes de la délocalisation ?
R : les avantages de la Chine, de l'Inde et d'autres en
termes de coûts de main d'œuvre, d'attitude face à la pollution et aux règles
de sécurité, ne sont pas éternels, le transport n'est pas facturé à son prix de
marché. Rappelons-nous les inquiétudes de l'Occident il y a 20 ou 30 ans face à
la montée en puissance du Japon, l'équilibre s'est rétabli depuis.
Q : le terme d'éthique n'est-il pas trop galvaudé pour servir
utilement au progrès de l'entreprise ?
R : il l'est quand les engagements ne sont pas tenus -
un accroc suffit -, mais quand les actes traduisent les valeurs annoncées, la
confiance ne faiblit pas. Et quand, le respect des valeurs fait partie de la
culture, il n'est même plus utile de s'y référer.
Q : la vie des affaires reste tout de même un lieu de
conflits permanents, ne fût-ce qu'entre le fournisseur et son client,
non ?
R : il ne faut pas faire semblant de croire le
contraire, il faut au contraire l'exprimer clairement pour conclure des accords
qui bénéficient, si possible aux deux parties, et contribuent à une relation
durable.
Q : comment doit se construire la relation entre le consultant et ses
clients ?
R : le consultant doit choisir ses clients et refuser
de travailler avec un dirigeant qui ne veut pas décider ou qui cherche dans le
conseil externe un alibi. Réciproquement, le dirigeant doit choisir le
consultant qui transfère son savoir-faire et forme les collaborateurs chargés
de mettre en œuvre les recommandations.
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