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Jean Peyrelevade,
vice-président de Leonardo & Co, ancien président du Crédit Lyonnais
« Analyse
macroéconomique de la crise »
Jean
Peyrelevade commence par un bref rappel de l'histoire de la
monnaie. On pense que les premières pièces sont apparues vers 700
av. J.-C. en Lydie. Peu après cette époque, le roi Crésus a
produit une monnaie en or qui l'a rendu célèbre.
La
monnaie est donc restée longtemps basée sur l'or ou - plus
précisément - convertible en or. Cette période s'est terminée
en 1914 avec la première guerre mondiale, et elle a duré en tout
2600 ans. Cela fait a peine 100 ans que notre monnaie n'est plus
totalement convertible.
Il
n'est pas étonnant qu'un système aussi jeune soit encore
fragile. Il a déjà connu deux crises profondes en un siècle.
Comment expliquer ce phénomène ?
Jean
Peyrelevade propose ici un « théorème » auquel il
serait prêt à associer son nom ! « Tout système
financier non régulé fait faillite. » Ce théorème est non
seulement prédit par la théorie, mais vérifié expérimentalement.
En effet, même pendant les 2600 ans de monnaies métalliques, il n'y
a pas eu un système qui n'ait fait faillite. Or, la réglementation
est apparue assez récemment, avec la création de la Banque
d'Angleterre, en 1694.
Il y
a en réalité une différence fondamentale entre l'économie
réelle et l'économie financière. Dans toute entreprise-non
financière - la dépense précède les recettes. Le financier crée
ainsi un contre-pouvoir naturel sur l'économie réelle puisqu'il
doit s'assurer que les recettes permettront de rembourser les
dépenses.
Mais
dans les activités financières, c'est le contraire. Les
industries financières génèrent un gigantesque besoin en fonds de
roulement négatif. Si l'on prend l'exemple de
l'assurance, le paiement des primes précède le remboursement des
sinistres. Rien ne limite alors la croissance de l'activité de
l'entrepreneur, hormis sa propre prudence. D'où le théorème...
C'est
ce qui s'était produit en 1929 avec la bourse, et c'est
également le cas en 2008 avec les « subprimes » et les
banques d'investissement.
Ceci
amène à poser la question : « Qui crée la
monnaie ? et avec quelle contrepartie ? » Quelqu'un
dans la salle répond : « Les banques » -
Oui ! Un autre auditeur suggère : « Ce sont les
dépôts des clients » - Faux !
Chaque
fois qu'une banque accorde un crédit, elle crée la monnaie
simplement en l'inscrivant sur le compte du client. La masse
monétaire est comptablement égale au volume total des crédits. On
peut dire - en quelque sorte - que le système bancaire a le
monopole d'une pyramide à la Ponzi.
La
monnaie, c'est l'instrument de l'échange. C'est la condition
de la civilisation. C'est un bien public. À l'occasion d'un
prêt, elle est émise en contrepartie d'un risque privé. Mais si
l'État est le garant ultime de la monnaie, on pourrait voir là
une raison de nationaliser le crédit.
La
situation aux Etats-Unis est telle que les pertes des banques ont
atteint un montant équivalent à leurs fonds propres. Techniquement,
elles sont en faillite. Peu d'investisseurs voudront investir au
capital de ces banques, et ça ne repartira qu'avec leur
nationalisation - transitoire. Tant que cela ne sera pas fait,
l'économie mondiale ne repartira pas.
Nous
sommes dans une situation que personne ne connaît, que personne n'a
encore théorisée. On ne sait pas exactement quand ça repartira.
Mais il est probable qu'en France le redémarrage sera
particulièrement difficile (cf. Sarkozy : l'erreur
historique, Jean Peyrelevade, 2008).
Avant
la crise, nous avions déjà deux faiblesses comparés à nos
principaux concurrents : le budget le plus déficitaire, et une
dégradation de la compétitivité depuis 2000 qui se traduit par une
hausse du déficit extérieur. L'explication tient au fait que les
entreprises françaises ont les marges brutes les plus faibles
d'Europe.
Parmi
les mesures à mettre en œuvre, il faut augmenter la transparence
concernant les fonds propres, car l'effet de levier est trop élevé,
et mettre en place des normes de liquidité. La Banque d'Angleterre
avait été créée pour assurer la convertibilité du papier en or
ainsi que la liquidité du système. Aujourd'hui, un système
financier mondial exige une régulation mondiale.
Dans
le monde financier, la faillite d'un acteur n'est une bonne
nouvelle pour personne.
Mais
il faut aussi noter que les problèmes actuels, en France, sont
exactement les mêmes qu'en 1982. À l'époque, on n'était pas
protégés par l'euro, ce qui s'est traduit par une fuite des
devises, et il avait fallu mettre en œuvre un plan de rigueur.
Quelques
points évoqués lors des questions :
-
La
préoccupation majeure des entreprises sans visibilité sur l'avenir
demeure le « cash ». Il faut reprendre les
fondamentaux : les stocks, le fond de roulement, rendre
flexible les ressources humaines, abaisser le point mort.
Actuellement, Leonardo est de plus en plus interrogé sur des
opérations de restructuration. La question principale reste la
survie, la durée de la survie, et donc le « cash ».
-
Le
mot « nationalisation » est impossible à utiliser,
politiquement parlant et notamment aux Etats-Unis. Pourtant, par
exemple, Dexia a été « nationalisée ». Il est
nécessaire que l'Etat affirme qu'il a pris le pouvoir pour
rassurer le marché. La méfiance reste tant que cela n'est pas
affirmé. Et pourtant, les Etats-Unis ne disent pas « AIG est
la propriété du peuple américain » ...
-
D'autres
classes d'actifs sont sources d'accumulations dangereuses. Par
exemple, l'immobilier qui génère une masse de crédit pour
produire de nouveaux biens, mais également accumule de nouveaux
crédits pour faire tourner le stock. De telles classes d'actifs
doivent faire l'objet de réglementations adaptées.
-
L'accumulation
de risques financiers impose une réglementation adaptée, pour
endiguer le risque systémique. Il faut refuser l'opacité des
hedges funds, tout autant que des dérivés de tout type qui peuvent
exister sur différents types de biens.
-
A
la question : Aujourd'hui, on peut se poser la question
des règles prudentielles, mais on doit aussi s'interroger sur les
fondations. Le monopole, le cours légal, le cours forcé, ont été
créés historiquement pour financer les États. Or ils ont pour
effet d'encourager la création monétaire, que l'on cherche
ensuite à contrôler. Ne doit-on pas revoir ces fondations ?
Jean Peyrelevade répond : C'est pour cela que les
banques centrales sont indépendantes, ce qui a longtemps fait
l'objet d'un débat. Mais quant à imaginer un autre système
qui marche, on n'en a pas trouvé.
Stéphane COUVREUR, 12 mars 2009
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