A.A.E.G.E.
Conférence X-consult et Mines-consult du 14 octobre 2003
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Les nouveaux concepts de gouvernance d’entreprise,
le rôle des administrateurs indépendants
par Bernard ESAMBERT
Président du Conseil de Surveillance de la Banque Argil
Pour
les investisseurs, le rôle de l’entreprise est de créer de la valeur.
Ce lieu commun marque une évolution importante par rapport à la notion
de rendement de l’investissement qui prévalait il y a quelques années.
L’optique
actuelle est plus dynamique et justifie des taux de rendement
croissants et potentiellement très supérieurs à ceux de la recherche
d’un équilibre.
On a d’ailleurs vécu les excès de ces anticipations avec la « bulle »
de la période 1999-2001 au cours laquelle étaient évoqués des taux de
rendement de 20% et souvent de 30, au lieu des ratios de la décennie
précédente, 7 à 8 %, ou 10 à 12% avec primes de risques.
La
nouvelle règle du jeu, fixée par les investisseurs anglo-saxons, s’est
maintenant répandue dans le monde entier et constitue le contexte de la
vie des entreprises qui, par ailleurs, continuent à obéir à des règles
sociales et légales pratiquement inchangées. Le hiatus se creuse entre
les anticipations financières et les codes de commerce.
Les
enquêtes montrent une évolution nette, dans les conseils
d’administration, vers la diminution du nombre de leurs membres, la
réduction de la durée des mandats, l’augmentation du nombre des
étrangers, des femmes et des représentants du personnel, même si
certains conseils sont en retard sur ces sujets. La moyenne d’âge des
administrateurs reste de l’ordre de 60 ans et la limite d’âge à 70 ans
dans 90% des cas.
Les
sondages de cabinets spécialisés auprès de plusieurs centaines
d’investisseurs aux Etats-Unis, montrent que le profil dominant
recherché pour les dirigeants est leur vision à long terme. On aurait
pu croire que les marchés financiers avaient désormais imposé une
culture du très court terme, il n’en est rien. Il faut cependant
relativiser la notion de long terme qui est, à l’anglo-saxonne, trois
ans seulement. Le critère qui vient au deuxième rang est « low profile ».
En
Grande Bretagne et en Allemagne, la même priorité est donnée à "long
term perpective" et on trouve au deuxième rang, très près du premier, « socially responsible ». Ce dernier critère n’apparaît qu’au quatrième rang aux Etats-Unis, avec une signification plus environnementale que sociale.
Au
Japon, le sens du long terme arrive également en premier lieu, suivi de
l’expertise qui distance largement le coté social et environnemental.
En France, le souci du long terme et le sens social et environnemental sont quasiment à égalité.
Le contexte réel des affaires apparaît ainsi plus complexe que guidé par le seul culte des résultats trimestriels.
Les
réflexions sur le fonctionnement des conseils d’administration et le
rôle des administrateurs indépendants ont été concrétisées dans chacun
des pays par divers rapports fixant des règles de bonne gouvernance.
Ce
fut le cas en France avec les deux rapports Viénot suivis du rapport
Bouton. Le rapport Viénot 1 préconisait, il y a 3 ans, la présence dans
chaque conseil de deux administrateurs indépendants, définis comme
n’ayant aucun intérêt direct ou indirect avec la société. Quelques mois
plus tard, le rapport Viénot 2 a porté le nombre à un tiers du conseil
et a affiné le profil de l’administrateur indépendant qui ne doit
entretenir avec la société aucune relation qui puisse compromettre sa
liberté de jugement. Le rapport Bouton, faisant le point sur la mise en
œuvre des deux rapports précédents, propose de porter le nombre des
administrateurs indépendants à la moitié au moins des membres du
conseil et du comité des mandataires et à un tiers du comité des
comptes. Il ajoute des interdits pour définir l’administrateur
indépendant :
celui-ci ne doit être ni salarié de la société, ni mandataire social,
ni auditeur, ni consultant direct ou indirect, ni client, ni
fournisseur, ni banquier d’affaires ou financier, il ne doit pas avoir
de liens familiaux avec un mandataire social, ni être administrateur
pendant plus de douze ans.
En Grande Bretagne, le rapport Cadbury a conseillé que trois administrateurs indépendants au moins figurent dans chaque conseil.
Aux
Etats-Unis, la tendance est à l’augmentation du nombre des
administrateurs indépendants, mais elle est surtout au resserrement des
conseils sur un plus petit nombre d’administrateurs compétents. Le NYSE
et le Nasdaq ont préconisé un accroissement du nombre des
administrateurs indépendants jusqu’à la moitié des conseils et au-delà
dans les comités d’audit et des mandataires. Les fonds de pension ne
s’opposent pas à l’augmentation du nombre des administrateurs
indépendants mais préfèrent à cette notion celle d’administrateur
faisant preuve de loyauté et d’objectivité vis-à-vis du conseil.
On assiste cependant à une forte contestation de cette tendance à l’accroissement du nombre des administrateurs indépendants.
En
France, plusieurs grands patrons ont immédiatement exprimé des avis
critiques sur les préconisations des rapports Viénot, notamment sur
l’importance donnée à l’indépendance des administrateurs. Ils préfèrent
mettre en avant la compétence et la vigilance, alors que les rapports
Viénot et Bouton n’avaient cité ces qualités que parmi d’autres.
Parmi
les sociétés du CAC 40, seuls 9 conseils comptaient en 2002 deux
administrateurs indépendants (préconisations Viénot 1), et seuls 5
conseils en comportent 50% en 2003 (préconisations Bouton) et, parmi
ceux-ci, celui d’Alstom, dont chacun a pu apprécier la vigilance.
Aux
Etats-Unis, pour presque un tiers, les administrateurs sont
indépendants, ce qui est conforme au consensus. Mais, d’une façon
générale, la compétence, la curiosité et la liberté de jugement sont
préférées à l’indépendance telle que définie par des interdits. La
notion d’indépendance n’a pas très bonne cote auprès des analystes.
Enfin Enron était l’un des champions américains pour sa proportion
d’administrateurs indépendants.
En Allemagne, le « Deutsch Codex », publié en septembre 2002, fixe les règles de gouvernance et ne fait aucune référence à l’indépendance des administrateurs.
Citons enfin deux études parmi la multitude parues sur le thème :
la première porte sur 900 entreprises suivies aux Etats-Unis pendant 5
ou 6 ans et ne trouve aucune corrélation entre le degré d’indépendance
du conseil et la croissance de la société et de ses résultats. La
seconde étude, plus récente, de l’Université de Melbourne montre que
les sociétés australiennes dont les conseils comptent beaucoup
d’indépendants sont moins performantes que la grande masse des sociétés
qui n’ont pas cette caractéristique.
Sur
ces bases, l’Institut Montaigne s’est saisi de la question dans un
rapport paru il y a deux ou trois mois. Ce rapport marque une
préférence pour la compétence et l’implication des administrateurs
plutôt que pour leur indépendance. Il souhaite que le nombre
d’administrateurs indépendants croisse, mais dans des proportions
modestes. Il condamne le système des administrateurs croisés. Il
préconise la motivation des votes en conseil et recommande la
constitution d’un collège de censeurs pour examiner les bonnes
pratiques des sociétés en matière de gouvernance.
Les
avis de grands investisseurs mondiaux sur la gouvernance des
entreprises ont été recueillis par d’autres cabinets de consultants.
Aux Etats-Unis, Russel Reynolds en tire une liste d’interdits (red flags), par ordre d’importance décroissante :
nommer au conseil des cadres du groupe, des amis ou associés du CEO,
des personnes en affaire avec la société, des administrateurs croisés,
des anciens CEO.
Le même cabinet aboutit à peu près aux mêmes résultats en Grande Bretagne.
Pour
ma part je ne suis pas sûr qu’interdire d’être en affaire avec la
société soit très pertinent. Les qualités principales d’un bon
administrateur sont à mon avis, outre ses qualités personnelles,
l’expérience de l’entreprise, l’engagement personnel et la
compréhension du monde économique. L’expérience de l’entreprise est
essentielle, car il faut arriver armé dans un conseil d’administration
où il conviendra de participer immédiatement et valablement à des
décisions importantes. L’engagement personnel l’est également car une
réunion de conseil se prépare par l’étude minutieuse de nombreux
documents complexes.
Etre
administrateur constitue désormais une vraie responsabilité positive
qui s’accroîtra si les motivations des votes se généralisent. Ceci
impose de plus en plus que l’administrateur soit formé, compétent,
expérimenté et qu’il soit en outre, comme disent les Anglo-saxons,
"more inquisitive"
Le
reproche, fait à certains conseils français, d’être dominés par
quelques membres influents devrait être éliminé par le système des
votes motivés et par des prises de décision réellement collégiales,
notamment pour les grands débats de stratégie.
Il faut interdire bien entendu et définitivement les croisements d’administrateurs.
L’institution
d’un collège des censeurs, garant des bonnes pratiques, préconisée par
l’Institut Montaigne me semble également de nature à faire évoluer les
conseils dans le bon sens.
En
ce qui concerne la composition des conseils, je plaide pour ma part
pour qu’ils regroupent les sensibilités les plus variées plutôt qu’une
majorité d’administrateurs indépendants. Pour cela, il faudra
probablement que les administrateurs soient renouvelés plus fréquemment.
Les
investisseurs institutionnels devraient s’impliquer plus dans la
gouvernance des entreprises dont ils sont actionnaires, et de façon
plus constructive qu’en vendant brutalement leurs participations en cas
de désaccord.
En
France, l’Autorité des Marchés Financiers va se mettre en place
prochainement par fusion de la COB et du Conseil des marchés
financiers, elle fera chaque année un rapport sur la gouvernance
d’entreprise et j’espère bien qu’elle y fera preuve d’originalité.
Question
Y a-t-il une évolution dans le fonctionnement des conseils et dans la nature des sujets traités ?
Réponse de BE
Les
choses bougent, tous les sujets importants ou sensibles sont maintenant
débattus en conseil et le président tient compte des avis émis, à
quelques exceptions près. Il reste encore à corriger des défauts de
vigilance et d’anticipation.
Question
Y a-t-il évolution dans le mode d’accès à la responsabilité d’administrateur ? Avez-vous des recommandations à faire à ceux d’entre nous qui pourraient souhaiter le devenir ?
Réponse de BE
Il
faudra élargir le recrutement des administrateurs pour répondre aux
critères et interdits. Ceci amènera probablement à faire intervenir des
cabinets. Un institut de formation des administrateurs indépendants
vient d’ailleurs de se créer, c’est une bonne initiative s’il n’a pas
le monopole de la formation et de l’information. Le vivier ne sera
cependant pas extensible à volonté compte tenu des qualités exigées.
En même temps les besoins augmenteront car les contraintes ne
permettront plus de cumuler plusieurs postes d’administrateurs.
Question
La
nouvelle loi NRE met l’accent sur la responsabilité sociale et
environnementale des entreprises. N’est-ce pas là un domaine privilégié
pour les administrateurs indépendants ?
Réponse de BE
En
complément de l’objectif premier d’assurer la rentabilité de son
affaire, il est certain que le domaine social, et plus largement celui
du développement durable prend de plus en plus d’importance. C’est un
thème à la mode, mais qui est moteur et exigeant et inclut le social,
l’interdépendance Nord-Sud, l’environnement mondial, la biodiversité.
Il reste encore à le développer et il imprégnera nos façons de penser.
Ce sujet est de la responsabilité première du président avant d’être de
celle des administrateurs.
Question
En quoi le métier d’administrateur indépendant se différencie-t-il d’un rôle de consultant de luxe?
Réponse de BE
Il
doit d’abord posséder un nombre minimum d’actions pour qu’il puisse
être considéré par les petits porteurs comme aussi intéressé qu’eux au
succès de l’entreprise. Il est rémunéré selon des règles assez bien
connues. L’administrateur qui conseille et est rémunéré n’est
cependant pas un consultant, c’est un permanent de l’entreprise dont il
est proche et il engage sa responsabilité dans ses conseils.
Cependant la comparaison a du sens et les consultants ont vocation à devenir de bons administrateurs.
Question
Qu’en est-il de la décharge du conseil par l’Assemblée générale ?
Réponse de BE
La
question est juridique, le quitus existe partout mais son caractère est
formel et non définitif. Une nouveauté récente est que les
administrateurs comparaissent devant l’assemblée générale et peuvent y
être mis en cause personnellement.
Question
Peut-on
imaginer que les administrateurs, nommés par l’assemblée générale des
actionnaires, soient proposés par un organisme indépendant plutôt que par le conseil ?
Réponse de BE
Pour
l’instant, il est certain que l’Assemblée subit le choix du conseil et
du comité des mandataires et que l’actionnaire n’a pas d’autre solution
que le vote binaire. Il est possible d’envisager une concertation en
amont, à travers des comités d’actionnaires qui existent d’ailleurs
dans certaines sociétés.
Question
Quel est l’influence des grands investisseurs sur les décisions du conseil d’administration ?
Réponse de BE
Les
sociétés sont jugées sur leur stratégie à long terme, selon le souhait
des gestionnaires de fonds de pensions. L’axe de développement ciblé
sur un seul métier, par opposition au conglomérat, a la faveur des
investisseurs qui souhaitent faire eux-mêmes leurs arbitrages. Cette
mode est très dominante à l’exception notable de General Electric
Les
investisseurs sont sensibles à la bonne gouvernance et cet aspect
prendra de plus en plus d’importance même s’il est encore secondaire à
leurs yeux par rapport à la stratégie.
Question
On note extrêmement peu de démissions d’administrateurs. Qu’en pensez-vous ?
Réponse de BE
Je
le déplore. Les administrateurs qui ont failli à leur tâche en
n’alertant pas à temps devraient immédiatement démissionner, c’est le
jeu normal de la responsabilité, ne serait-ce que pour aiguiser la
vigilance des autres. Les choses changeront dès les assemblées
générales de 2004.
Question
Peut-on envisager que certains administrateurs représentent des catégories particulières d’actionnaires?
Réponse de BE
Oui
et certains groupes se sont dotés d’administrateurs représentant les
petits porteurs. Les premières expériences ont consisté à les faire
représenter par d’anciens présidents, ce n’est pas la bonne solution.
Il faut trouver une meilleure représentation pour faire place à une
plus grande diversité de compétences, de talents, de sensibilité et de
curiosité. Le critère de diversité est meilleur que celui
d’indépendance.
Question
En
recherchant des spécialistes pour participer à des décisions
collégiales, n’est-on pas en train de reconstituer une équipe de
direction opérationnelle ?
Réponse de BE
Dans
une certaine mesure seulement. Un groupe industriel qui se lance dans
la distribution de ses produits peut songer à se doter d’un
administrateur qui apporte une sensibilité distribution pour aider le
conseil à comprendre le métier et le mettre en garde éventuellement.
Mais il ne faut surtout pas étendre le concept jusqu’à rendre le
conseil d’administration homothétique du comité de direction.
Question
Ne doit-on pas mieux informer le conseil en amont pour le sensibiliser à l’anticipation?
Réponse de BE
Les
rapports Viénot et Bouton le préconisent. Les administrateurs ont le
devoir de solliciter des informations dans tous les domaines qui leur
paraissent pertinents et la société a le devoir de les leur
communiquer. Les administrateurs peuvent avoir des contacts directs
avec des cadres supérieurs pour les interroger sur un sujet précis
qu’ils souhaitent approfondir. Certains présidents ont encore des
réticences à ce que ces contacts aient lieu hors de leur présence, mais
les choses évolueront.
Question
Ne
peut-on pas dire que la stratégie est la matière première sur laquelle
sera jugée l’entreprise et que la gouvernance apporte la crédibilité à
la mise en œuvre de cette stratégie ?
Réponse de BE
La
gouvernance est un moyen essentiel qui permet de juger de la bonne
gestion de la société et des bonnes directions suivies au travers de la
stratégie appliquée. La gouvernance doit donc être de qualité et il est
encore plus essentiel que la stratégie le soit également.