Conférence
du 8 novembre 2001 à l’école des Mines de Paris
« Mutations
et situations de crise : les défis des cadres et dirigeants d’entreprise,
leurs attentes à l’égard des consultants »
Bertrand COLLOMB
Président-Directeur-Général de LAFARGE
Première réunion organisée conjointement par les cinq groupes
professionnels du conseil (Arts et Métiers, Centrale, Mines, Polytechnique,
Supélec), cette conférence-débat a réuni plus de 160 personnes, consultants
indépendants ou membres de grands cabinets, mais aussi personnalités et anciens
élèves de divers horizons intéressés par la réponse de Bertrand Collomb aux
questions difficiles de notre époque.
Exposé de Bertrand Collomb
Avant
d’aborder les défis auxquels sont confrontés les cadres et les dirigeants
aujourd’hui, et ce que nous attendons des consultants pour nous aider, je tiens
à préciser, selon la formule du Professeur Claude Riveline, « d’où je
parle », à partir de quelle expérience, au nom de quelle entreprise.
Lafarge est un groupe imprégné de tradition humaniste et
de culture nord-américaine
Conservant
l’esprit pionnier des origines (Pavin de Lafarge fonde l’entreprise en 1833,
Vicat invente le ciment à cette époque), le groupe s’internationalise dès 1945
avec sa 1ère usine transatlantique à Vancouver grâce à Marcel
Demonque ; autour de lui, puis d’Olivier Lecerf, de petites
équipes-commandos construisent ou modernisent des usines à travers le monde
avec le double souci du travail bien fait et du respect des réalités locales.
Les
années 90 nous ont fait vivre des mutations majeures, avec l’ouverture du
marché unique européen, la chute du mur de Berlin, la privatisation des
industries cimentières sous contrôle étatique (Turquie, Jordanie, Egypte,
Afrique du Sud,…), jusqu’à la crise de 1998 qui a forcé l’Asie à s’ouvrir
aussi.
Aujourd’hui,
Lafarge est présent dans 75 pays, leader mondial dans ses métiers principaux
(ciment, toiture, granulats) et bientôt dans le plâtre ; il réalise en
2001 un chiffre d’affaires d’environ 16 milliards d’euros, dont 45 % en Europe
(25 % en France) ; ses résultats ont progressé de 25 % par an depuis 5
ans.
Les
cadres et les dirigeants affrontent 4 défis : la concurrence, la
globalisation, la mobilité, l’exigence de sens.
La
concurrence
se manifeste par un pouvoir accru des clients, qui exigent non seulement le
meilleur prix, mais aussi la qualité, et des produits nouveaux :
l’application du Traité de Rome a réveillé des industriels européens bien
installés dans l’exploitation de leurs rentes de situation (les matériaux de
construction se transportent peu) ; l’arrivée des européens en Amérique du
Nord a bousculé les cimentiers locaux.
La
concurrence s’exerce aussi à travers la pression des actionnaires qui attendent
une rentabilité sur fonds propres de 15 % par an en Europe, voire 25 % aux
Etats-Unis : même si de tels rendements ne peuvent être garantis
durablement, il est clair que les industriels les plus performants trouvent les
moyens de financer leur croissance mieux que les autres.
La
globalisation
donne l’avantage aux joueurs mondiaux, capables de dépasser la taille critique
et de gérer la complexité, dans des métiers où les produits sont locaux (par
les gisements de matières premières, les combustibles disponibles, les moyens
de transport, les habitudes de construction), dans des pays où les compétences,
les modes de management, les cultures sont divers.
D’où
l’importance primordiale de l’expérience accumulée dans des environnements
variés.
D’où
aussi la nécessité d’organiser l’échange d’expérience, et l’utilité des
nouvelles technologies de communication : le succès des grandes fusions
bancaires aux Etats-Unis tient largement à la pratique commune de ces outils,
et vous ne serez pas surpris d’apprendre que Lafarge consacre 50 % de ses
dépenses en prestations de conseil à la mise en œuvre des outils de
communication.
La
mobilité, la capacité à changer, constituent un défi paradoxal dans un monde où l’on
prône le recentrage des entreprises sur leur métier de base (comme le pratique
Lafarge), et dans des organisations qui ont besoin de continuité pour exploiter
l’expérience accumulée : là encore la culture des Etats-Unis a prouvé
combien la mobilité est facteur de performance, avec l’expérience des LBO des
années 80, ses échecs retentissants bien sûr mais aussi le redressement
spectaculaire d’industries entières apparemment condamnées ; et malgré les
excès parfois (la révision mensuelle du plan stratégique chez Bill
Gates) ; mais avec le consentement du citoyen américain.
L’exigence
de sens et de légitimité, qui ont toujours existé, apparaissent avec plus de force depuis deux
ans : l’opposition à Seattle, la contestation du pouvoir des entreprises
(maîtres du monde ou esclaves du marché), la perte du contrôle des événements
par les gouvernements, donnent du poids à ceux qui manifestent leur hostilité
au changement permanent, au mépris des hommes, à l’aliénation de l’individu
dans des organisations où il ne peut que subir les conséquences de décisions
lointaines.
Or
la tradition de Lafarge est précisément fondée sur la responsabilité des
personnes et l’engagement collectif en faveur d’un développement durable ;
on ne construit pas une entreprise efficace avec des personnes malheureuses ou
traitées comme des objets.
Dans
un monde imparfait, marqué par la misère, les inégalités et la violence, tout
le défi consiste à démontrer, preuves à l’appui, que l’entreprise n’est pas là
pour aggraver les difficultés mais pour apporter des réponses, qu’elle
contribue au développement grâce à l’échange d’informations, qu’elle donne du
sens à l’action de chacun et augmente le niveau de conscience.
Face
à ces défis, Lafarge attend beaucoup de ses cadres et dirigeants.
Acteurs-clés
du changement, de l’amélioration des performances et de la diffusion du sens
des actions entreprises, ils doivent comprendre les diversités culturelles
propres à chaque implantation du groupe pour traduire les valeurs et les
méthodes de travail communes conformément aux cultures locales. En Chine par
exemple, face à une organisation qui comprenait 22 niveaux hiérarchiques et une
habitude bien ancrée d’utiliser seulement de petits outils, il a fallu
plusieurs années pour mettre en place des responsables clairement identifiés et
pour assurer l’adéquation entre les outils et les techniques
performantes ; mais aujourd’hui, les cadres chinois exercent pleinement
leurs responsabilités.
Porteurs
des réponses aux besoins des clients, les cadres ont acquis la maîtrise des
nouvelles technologies de communication au cours des 10 dernières années, et
doivent aujourd’hui rester à la pointe de l’innovation en matière de produits
et de technologies. Avec 45 000 personnes connectées, avec le lancement ces
jours-ci, à Batimat, de la « Place des Métiers » qui établit le lien
avec les professionnels du bâtiment, Lafarge veut profiter du reflux de la
marée Internet pour construire grâce à ces outils un partage d’expérience
solide et durable.
Les
consultants contribuent largement aux succès de Lafarge
L’époque est bien révolue où les consultants apportaient
un savoir technique rare (par exemple, la courbe d’expérience cumulée du
BCG) ; tous les concepts nouveaux, qu’ils portent sur l’organisation ou
les systèmes d’information, sont disponibles immédiatement, par la presse, via
Internet ou à travers l’embauche de consultants spécialisés ; les bases de
données qui intéressent l’entreprise sont accessibles ou constituées au sein du
groupe.
Pour
nous, les consultants sont des catalyseurs d’idées lorsqu’il nous faut
identifier des problèmes et leurs solutions, ou des catalyseurs d’énergies
lorsqu’il nous faut mettre en œuvre ces solutions.
Schématiquement,
on peut distinguer trois étapes historiques.
Le
conseiller stratégique des années 80 posait le problème, formulait la solution ou les
solutions, participait à la décision mais s’impliquait peu dans la réalisation.
Le
consultant chef de projet des années 90 conduisait la mise en œuvre de ses idées, parfois
jusqu’au projet clés en mains, une bonne manière de mettre en veilleuse les
idées brillantes sans suites, avec parfois de beaux succès mais aussi quelques
réactions de rejet douloureuses.
Le
professionnel du conseil des années 2000 génère l’idée innovante, aide au démarrage de son
application (par des pilotes, par des formations), et assure le transfert des
instruments de bord aux responsables opérationnels. Une bonne illustration est
donnée par le programme lancé par Blue Circle avec le concours de McKinsey pour
contrer notre 1ère OPA : ce programme trop ambitieux à
l’origine du fait de délais excessivement faibles aurait rapidement conduit
Blue Circle à la faillite si les consultants avaient pris les commandes dans
chaque unité de l’entreprise ; sa mise en œuvre actuelle dans le cadre du
rapprochement amical entre Lafarge et Blue Circle, avec des délais raisonnables
et une prise en mains par les responsables, a toutes chances d’aboutir à la
fois à un progrès sensible des performances et à la diffusion d’une culture de
management commune.
Au
fond, les trois modes de relation avec les consultants sont légitimes, à
condition de ne pas s’appliquer dans les mêmes circonstances. Le facteur-clé du
succès de la relation entre le consultant et l’entreprise consiste à déterminer
le type de l’intervention engagée, sans le déterminer trop rapidement pour
éviter de s’engager dans une impasse, mais en s’assurant de la compréhension
commune.
Débat avec les participants
Que
demandez-vous aux cabinets internationaux, aux consultants indépendants ou
organisés en réseau ?
Nous utilisons de grands cabinets de conseil pour des
opérations internationales conduites au niveau du groupe ou des branches, de
grands cabinets d’audit pour couvrir les 75 pays où nous opérons.
Les
consultants indépendants ou les petits cabinets interviennent auprès de nos
unités locales.
Attendez-vous
des consultants qu’ils déploient des outils et des méthodes à grande échelle ou
qu’ils génèrent de la valeur ajoutée par l’innovation ?
L’intérêt du consultant tient à sa capacité à stimuler
l’imagination et l’initiative du responsable local, et à faciliter la diffusion
des innovations dans le groupe. Exemple de succès avec l’appui d’un
consultant : nos techniciens espagnols se sont battus pour prouver qu’un four à
ciment peut utiliser jusqu’à 100 % de coke de pétrole comme combustible, alors
que la doctrine admise consistait à limiter la proportion à 40 %.
Comment vos responsables d’unité peuvent-ils trouver
le sommeil alors qu’ils n’ont pas de plan de sécurité de leur système
d’information ?
S’ils ne dormaient pas, ça n’irait pas mieux ! Mais
vous avez raison : gérer un système d’information était autrefois
considéré comme de l’intendance ; depuis 5 ans, Lafarge a son Chief
Information Officer, et consacre 50 % de ses dépenses de conseil soit 100
MF/an, aux systèmes d’information.
Avez-vous des consultants internes ?
Nous n’utilisons pas cette expression : les services
fonctionnels ne doivent pas être considérés comme des consultants auxquels les
opérationnels pourraient faire appel à leur gré, leur relation doit être
permanente.
Pratique-t-on
le coaching des managers chez Lafarge ? avec quels résultats ?
Le coaching est pratiqué à tous les niveaux, avec des résultats
globalement positifs (sinon ce ne serait pas le cas), même si la réussite n’est
pas totale. Nous devons nous battre pour que le coaching ne soit pas perçu
comme le signe de difficultés graves pour la personne en cause ; nous ne
sommes pas assez efficaces en matière de développement personnel, de formation,
bien que ce soit un pilier de notre culture, mais les managers sont soumis à la
pression de leur emploi du temps.
Sur quels sujets les consultants ne sont-ils plus
légitimes ?
Chacun est légitime sur ce qu’il fait bien, tout dépend
de notre besoin. Avez-vous une réponse à votre question ?
Pour
intégrer les évolutions techniques permanentes, dans le domaine des systèmes
d’information en particulier, le consultant ne doit-il pas accompagner les équipes
durablement ?
Si c’est le cas, je préfère embaucher le
consultant ; mais l’expérience m’a montré qu’il faut travailler par
projets modulaires successifs, surtout pour les systèmes d’information.
Les
activités de conseil ont-elles augmenté plus vite que le CA chez Lafarge, comme
on le constate en général depuis 1990 ? Les consultants ont-ils contribué
au progrès des résultats de Lafarge ?
Le recours aux consultants a fortement progressé chez
nous, et pas seulement pour des prestations informatiques : nos dirigeants
d’unités sont libres de faire appel à des consultants pour des actions
ponctuelles et ne s’en privent pas.
Sans
aucun doute, les consultants ont contribué au développement du groupe, avec des
travaux parfois sur 2 ou 3 ans, pour préparer des opérations en Chine, au
Japon, en Inde,… ou nos OPA sur Redland ou Blue Circle par exemple. Et nous
rencontrons fréquemment de nouveaux consultants pour développer ce type de
coopérations.
Une
acquisition majoritaire rencontre souvent des réactions hostiles, les
joint-ventures sont difficiles à gérer ; quel usage faites-vous des
consultants qui ont l’expérience d’un pays donné ?
Nous avons utilisé avec succès, en Allemagne de l’Est, un
cabinet lié à un sociologue français que nous connaissions, pour changer les
mentalités, faire admettre que le discours d’un dirigeant n’est plus
l’expression d’une vérité absolue. Mais, c’est vrai, entre le généraliste qui
nous informe que les japonais sont travailleurs et le spécialiste qui détaille
les raffinements des coutumes locales, le choix est parfois difficile.
Comme
les mots de Bertrand Collomb constituaient autant d’encouragements aux
consultants désireux d’offrir leurs services à Lafarge, et comme chaque
question trouvait une réponse aussi directe qu’intéressante, le débat aurait pu
se prolonger très tard.
Les participants ont poursuivi les discussions avec
Bertrand Collomb autour d’un cocktail animé, puis entre eux jusqu’à
l’extinction des feux.